Comme la veille, un réveil à 2h me permet d’apprécier le fond sonore de la jungle. Il y a une activité permanente dans les arbres comme au sol. J’entends des pas légers, un peu comme suivis d’un sac de sable, probablement la queue ou le ventre d’un animal. Ou un serial killer qui traîne un sac poubelle, qui sait …L’obscurité est totale et il est impossible de dire si ça se passe en dehors ou dans la case. J’adore ! J’écris quelques lignes dans ce milieu nouveau, puis me rendors avec le sourire, jusqu’au matin.
Un gros petit déjeuner nous attend à 8h, que l’on partage avec James et nos amis péruviens. Au programme ce matin, canopée et tyrolienne. L’occasion de voir quelques familles de singes un peu plus habiles que nous à 50 m au-dessus du sol. La tyrolienne de 100 m est décoiffante. Par contre le pont suspendu de 50 m sur une planche en bois de 5 cm de large l’est un peu moins




Après le déjeuner, délicieux, je tiens à le dire, on prend le bateau en direction du parc de Tambopata. Sitôt arrivé, des familles de singes écureuils ouvrent la voie et les fruits aux singes Capucins. Ces deux espèces vivent en symbiose, les écureuils se laissent voler par les capucins, qui les défendent des prédateurs. Ce parc est une nouvelle occasion pour James d’étaler l’étendue Amazonienne de son savoir sur la jungle, et de faire briller son œil du tigre. Ce type est incollable, et tellement sympa en même temps. Ainsi, on découvre les Walking palm trees, dont le tronc démarre à environ 1 m du sol, au-dessus d’une dizaine de racines raides, qui forment un cône avant de plonger dans le sol. Pourquoi walking ? car durant ses premières années, certaines racines apparentes vont sécher, tandis que d’autres situées à l’opposé vont se développer, permettant ainsi à l’arbre de se déplacer jusqu’à adopter une position plus avantageuse pour capter la lumière. Vitesse : environ 10 cm par an donc pas de crainte qu’il s’évade de votre jardin. On retrouve également quelques autoroutes de fourmis avec leur chargement de feuille sur le dos, tels qu’on en a déjà vu. Si ce n’est qu’on a aujourd’hui l’explication: elles apportent ces bouts de feuilles pour en faire un tas sur lequel elles vont vomir. Bon appétit, mais ce n’est pas fini. De cette soupe délicieuse va pousser un champignon que je ne recommanderais pas de goûter. Ce sera le déjeuner de l’année de la colonie de fourmis, qui pourra alors s’atteler à préparer un nouveau repas. Merci James ! Par un petit tour de passe passe que les grands-pères montrent à leurs petits-enfants, James, parvient à faire sortir une tarentule de son trou, grosse araignée noire et poilue.



Le chemin se termine sur une clairière où quelques barques flottent sur un bras de rivière. On rame prudemment une centaine de mètres dans une eau noire totalement insondable, entre des racines furieuses. Contrairement à la rivière, le lac est lui peuplé de caïmans noirs, bien plus dangereux que les blancs, et de piranhas. Pas même un doigt inspecteur. Impossible de soupçonner les dangers qui se meuvent sous la barque, tant en surface, le calme est absolu.



On quitte l’obscurité et la promiscuité du canal pour la lumière du majestueux lac Sandoval, gigantesque miroir de 3 km par 2, bordé de palmiers d’eau.
Sérénité et splendeur.

On se rapproche d’une rive où un caïman noir semble nous attendre depuis 72 ans. On distingue sa gueule hors de l’eau, se rapprocher lentement de notre bateau immobile. James, qui n’a pas dû lire le règlement du parc, sort quelques bouts de pain et les jette comme le font les amoureux de la nature aux canards parisiens. En une fraction de seconde, des dizaines de piranhas montent à la surface pour se disputer les miettes, à quelques centimètres du caïman, qui reste impassible comme un tronc devant ce festin pourtant à portée de main. Il semble qu’aujourd’hui, il ne compte pas se contenter de quelques piranhas. Environ 50 cm le séparent de la coque de notre barque. On n’ose même pas avaler notre salive, dans ce tête à tête d’anthologie qui restera dans nos mémoires.

On recule prudemment, incredules, sans se quitter des yeux avec ce prédateur au calme froid. Le soleil commence à baisser et on est sans voix d’avoir vécu ça, et de pouvoir maintenant admirer les splendides couleurs du soleil couchant, au beau milieu du lac. Des perroquets bruyants viennent se poser dans les palmiers. On a l’impression de vivre un moment qui restera gravé.

Nous voilà de retour dans la mangrove, désormais dans l’obscurité quasi totale. On descend de la barque sans traîner afin d’arriver avant la fermeture du parc. Il fait désormais nuit noire, on marche en file serrée et pressée en s’éclairant avec le téléphone. Soudainement, James, qui mène le convoi nous intime de ne plus faire un bruit. Étant en queue de file, je n’aurai que le temps d’apercevoir furtivement la queue d’un bébé jaguar disparaître de notre portée. James, lui-même, que rien n’étonne dans la jungle était ému aux larmes de cette rencontre, J a eu le privilège d’un tête-à-tête furtif, yeux dans les yeux. Moi j’ai vu la queue. On presse le pas avant que la mère n’arrive, tandis que chacun rapporte ce qu’il a eu le temps de voir. Quelle journée !
Dans le bateau du retour, on croisera des caïmans blancs, plus rien d’impressionnant désormais, et un capybara avec ses petits. Ce gros rat de 40 kg sans queue ne mérite même pas une photo.
L’essentiel des conversations du dîner porteront sur ces magnifiques rencontres. On se marre pas mal avec James, comme avec un bon pote, si ce n’est qu’il est guide et nous ses clients, ce qui fausse nécessairement la relation. T préfère ignorer ces considérations et apprécier le vernis de la compagnie.