Je dors mal, la journée qui m’attend va être sympa mais chargée. Ça commence plutôt bien avec un bus aux horaires aléatoires qui part juste quand j’arrive. Je monte avec la classe et l’assurance du type qui a les horaires en tête. Ce n’est qu’une fois à bord que j’essaye de me rassurer que je suis à bord du bon bus. Malheureusement je n’arrive pas à comprendre un mot de ce que me dit monsieur le gros poinçonneur, qui a remplacé ses beaux lilas par une forte liasse à la main, témoin d’une inflation relativement peu maîtrisée. Comme un contrôleur sncf qui marmonnerait « bah Saint Laz’ » avec son accent de titi parisien pendant sa pause clope à une touriste japonaise de retour des plages Normandes. On roule vers le Sud, on ne s’éloigne donc pas de Salvador. Ce qui ne constitue donc pas un si mauvais départ en soi. Par contre il s’arrête tous les 200 m en criant par la fenêtre notre destination, comme s’il cherchait quelqu’un sur le bord de la route ou le chat en fuite de sa voisine. Cela me permet d’affiner progressivement ma compréhension de notre destination, et à force d’extrapolation croisée avec une analyse détaillée de la carte de Salvador, je commence à percevoir notre gare d’arrivée. Qui vivra … Le type derrière moi chante bien mais vraiment fort. Je ne sais pas s’il s’est rendu compte que ce n’est pas la même chanson qui passe à la radio mais nous, si. Cacophonie et odeurs diverses à bord, mais on avance sûrement sur l’autoroute bordée de cocotiers et de champs verts Brésil, vers Salvador. Et tout ce spectacle pour 18 Reals seulement, soit 10 fois moins cher que le taxi.
Arrivé à la gare routière, me voilà lâché dans l’arène, ça fourmille comme dans un reportage touristique sur France TV, mais pas de caméra ici, je garde donc mes commentaires pour moi. Et pour vous, chers lecteurs. J’essaye de bien repérer la compagnie de bus, le quai, la tête du chauffeur et son grigris sous le rétroviseur, en prévision des galères qui m’attendent pour le retour de ce soir.
Un coup d’uber à travers la favéla et me voilà au Mercado. En haut de ma liste, une cuica, instrument iconique de la samba qui présente l’avantage de rentrer dans une valise et qui fait « wiwiwuwu » quand on sait bien jouer (« mouais mouais bof bof » pour moi), et quelques petites croûtes colorées d’ici qui devraient égayer notre intérieur et aussi rentrer dans la soute sans avoir à trop les plier. Les vendeurs d’ici ne sont pas mauvais négociateurs. Ou disons qu’ils arrivent à lire quand je suis réellement intéressé par un article. Je mange mon petit sandwich en regardant les touristes, majoritairement français ou argentins, déambulant dans les allées avec intérêt.
Un taxi doit arriver pour me livrer le pyjama que j’avais oublié chez Daniela. L’occasion de me rendre compte que mon niveau en portugais au téléphone est encore bien en-dessous de ce que j’espérais. Malgré le soleil qui tape sur cette immense place, et un mal de tête lancinant qui ne passe, j’arrive à retrouver le taxi, livreur de pyjama ô vraiment patient. Je repars heureux du Mercado, en me disant qu’il reste encore quelques types sympas par endroit.



J’emprunte une nouvelle fois l’ascenseur qui mène au Pelourinho pour admirer cette vue fantastique qui surplombe la ville basse, le port, puis l’infini de l’océan, mais sous le soleil cette fois. Je refais probablement exactement les mêmes photos que l’autre fois, c’est plus fort que moi. Plus on est loin de chez soi, plus on mitraille. Si ce n’est que je suis seul cette fois; c’est toujours un peu amer de revenir seul à un endroit qu’on avait visité en famille. Une liberté sans joie, un bonheur sans partage, un gâteau pour soi tout seul, mais sans nappage ni cerise dessus. Mais je profite pour prendre le temps, et pour aller voir un musée à mon rythme de tortue, le musée des cultures africaines. Sans stress, le kiff total. Beaucoup d’œuvres d’art contemporain, qui dénoncent la situation sociale des descendants des esclaves Africains déracinés de leur terre. Autant de traumatismes. C’est très souvent l’éducation qui est avancée comme la clef du problème des inégalités. Sans être visionnaire, on se dit que la clef serait sans doute la même dans beaucoup de pays, y compris chez nous ou au Proche Orient… à qui cela profiterait-il? Investissons dans nos enfants, même si je crois l’avoir déjà dit …






En me baladant dans le quartier, je tombe sur un grand magasin de musique, qui vend berimbaus, percussions, vieux albums de funk samba aux pochettes aussi kitsch qu’évocatrices … tout ça à des prix qui semblent dérisoires. Les cuicas sont largement moins chères qu’au marché « grrrrrrroh non non » et un berimbau vigoureux ne demande qu’à traverser l’atlantique avec son regard de chien de la SPA. Je regrette déjà en sortant du magasin. Ce sera pour la prochaine fois, même si on sait très bien qu’il n’y en n’aura pas.
Je déguste un café fameux en terrasses, tout en regardant les gens passer – que des touristes français, reconnaissables à 100m, avant même qu’ils n’ouvrent la bouche ou ne sortent leur guide. Inutile de me convaincre que je ne suis pas comme eux. Sans doute quand même un peu. J’essaye de m’éloigner de cette place si belle, dans le dédale de rues pavées et pleines de charme, rythmées par le son des percussions entêtantes. Mais l’ambiance devient vite moins sereine, certains regards pas trop bienveillants voire un peu insistants me font comprendre que je reste un touriste porteur de quelques reals et équipé d’un téléphone de moins de 10 ans, et que je ferais mieux de gentiment rebrousser chemin pour éviter de terminer version farofa aux petits oignons. Je retourne vers le défilé des pantacourts décathlon-petite sacoche-sac à dos sur le ventre-coup de soleil sur les mollets. Moins authentique mais plus rassurant. Il est de toute manière l’heure d’entamer le retour pour éviter de croiser les vampires toxicomanes. À peine monté dans le gentil taxi déglingué, on passe devant un magasin de guitares brésiliennes, paradis introuvable en France. J’ai failli sauter du véhicule! Je fais oui oui non non de la tête en me disant que la vie est trop courte pour explorer toute la diversité musicale de ce monde! Et ma valise un peu trop petite …




D’humeur à parler avec le chauffeur, à la question pliée d’avance de savoir si Lula est meilleur que Bolsa, il me récite embarrassé les voyelles de l’alphabet. Je comprends que sous le vernis que l’on veut voir depuis l’Europe, les résultats se valent entre les deux hommes et que quelle que soit la couleur politique et le contenu des discours, la corruption continuera de dégouliner à tous les étages de la société. Si les termes étaient un peu moins imagés, c’est bien ce qu’il voulait dire. Tant qu’on parle de corruption, je dois mentionner ces immenses pompes à fric que sont les églises de Salvador. Loin des bonnes œuvres dispensées sur le bord des routes de campagne, on voit ici de gigantesques bâtiments, scandaleux délires mégalomanes bâtis en dehors de toute modestie ou du moindre respect de la pauvreté ambiante, qui ressemblent plus à d’opulents casinos de Vegas posés sur les favélas, qu’à des maisons de D.ieu. Proprement hallucinant pour toute personne de « bonne foi ».



Retour à la gare routière, je dois faire quatre fois le tour pour comprendre où se trouve le guichet afin d’acheter non pas le billet, mais la taxe de gare. Heureusement le type est très sympa et patient derrière sa vitre et devant une grande photo panoramique de Jérusalem au mur. Improbable en France. Je me prends un mauvais chausson au poulet accompagné d’un bon jus de coco pour faire passer tout ce gras, et m’assoie devant mon quai, incrédule comme celui à raté le dernier métro. J’ai une heure. Alors j’observe avec fascination les voyageurs d’ici, spectacle encore plus passionnant que dans une gare européenne. Quand arrive une superwoman, seule avec deux enfants et 13 sacs répartis sur 2 chariots qu’elle avance successivement, avec son bébé de moins d’un an dans les bras. Et cela monte à 19 bagages quand le mari arrive avec encore un enfant de plus. Je pense qu’ils déménagent en bus. Avec le sourire et la foi. Ils ont néanmoins l’air bien plus heureux que la plupart des français qui partent au boulot ou en vacance dans le confort de leur belle voiture climatisée.
Malgré une heure d’attente, d’observations, de douces rêveries et de réflexions, je manque de rater mon minibus qui partait sans crier gare. Comme un collégien de 8h42, je dois courir pour le rattraper à la sortie de la gare routière. Trajet assez long qui se termine à la nuit noire. Je retrouve enfin mon crew avec plaisir, comme après une longue journée de travail ou tel un oncle de retour d’un voyage lointain, qui déballe un T shirt pour chacun, tout en narrant les moments forts de cette belle journée en ville, loin de la sérénité des cocotiers.