On a trouvé un guide francophone pour une rando « ludique et en dehors des sentiers battus », ça s’annonce pas mal. Un taxi vient nous chercher avant 8h, c’est une conductrice aussi fine que souriante, qui conduit une épave tous terrains des années 80. La ferraille semble avoir été conduite par le cascadeur de Starsky et Hutch avant d’avoir été piétinée par un éléphant, la vitre descend toute seule à chaque secousse. Avec la route empruntée, j’ai passé le trajet à remonter la manivelle. Vus les bruits, l’embrayage a dû être bourré à la farofa. Entre deux grincements, on arrive vaguement à discuter, elle éclate de rire littéralement toutes les 30 secondes. C’est raté pour ceux qui voulaient terminer leur nuit. Mais je lui demande quand même où elle achète son café.
Elle nous dépose à un embranchement au milieu de la forêt et nous promet que le guide va arriver. On espère fort. Effectivement, un type à peine plus épais qu’elle arrive à pied d’on ne sait pas trop où, vêtu d’habits très modestes, avec un côté disciple de Pierre Rahbi. Ancien musicien pro, il parle un anglais appliqué. Serein et gentil, il nous narre l’histoire de la région dans celle du Brésil, tel un conteur de bibliothèque du mercredi après-midi. Il est passionnant Léo. L’autre partie du groupe arrive, un couple et deux copines, ainsi qu’un second guide, rasta rigolard que Léo présente comme le costaud pour les passages chauds. Nous l’appellerons Cachoeira. Voilà pour les personnages.
On démarre tranquillement, tout en faisant un peu connaissance, mais assez vite il y a de hauts rochers à grimper et descendre – essoufflé, parler ou marcher il faut décider. Ça devient même assez acrobatique, on doit sauter, escalader, glisser .. les enfants adorent, nous transpirons généreusement, pour arriver au lit d’une de ces rivières aux très larges pierres plates, caractéristiques du coin. On descend jusqu’à un petit bassin frais qui nous accueille à bras ouverts. J’ai tout juste de l’eau aux mollets quand A a déjà la tête sous l’eau. On fait trois brasses, pendant que Cachoeira prépare le café dans sa Bialetti rouge funky remplie avec l’eau de la rivière noire. « T’inquiète quand ça bout, ça tue tout ». La phrase qui résonnera en boucle quand on sera sur le trône au milieu de la nuit avec des douleurs intestinales insupportables …. avons testé le café muito forte de la région les pieds dans la rivière. Sommes repartis tout sourire, mais pas encore au niveau d’enthousiasme de notre chauffeur du matin. Nous sommes tombés – heureusement au figuré – sur un nid de colibris, et ses œufs minis. Un centimètre de diamètre, moins impressionnant qu’un léopard, et pas même de quoi faire une omelette pour le groupe. On peut également admirer des orchidées dans leur état naturel, sans fleur car c’est encore l’hiver ici, mais tellement élégantes, limite méprisantes. confortablement installées dans le creux de leur rocher ou sur un tronc. Malgré tous les conseils et les engrais chimiques du fleuriste, les orchidées parisiennes qui semblent en plastique n’auront jamais la classe de celles d’ici. Absurde de vouloir même essayer, se dit-on … La remontée est assez difficile, tandis que les enfants déploient des talents simiesques insoupçonnés.





On quitte progressivement l’ombre de la forêt, il fait de plus en plus chaud, je pense directo à Rambo. On s’installe sur le bord d’une belle rivière, et on se régale avec les bons sandwiches concoctés par Léo, au pain du coin, ou au tapioca de là-bas. Dans une saine rivalité, il nous fait goutter à son tour le café qu’il a choisi ce matin, en nous montrant fièrement les nombreux prix qu’il a reçu. Bon, manque un peu de rondeur, et ça nous file toujours pas la pêche de la conductrice du matin. On goutte également aux jus de fruits que les guides nous ont gentiment ramené, dans un chouette moment de partage, dans une bouteille en plastique qui a dû servir à pas mal de trucs. Puis j’aide J à chercher des diamants dans la rivière – un bon exercice de résilience, vu le nombre de belles pierres scintillantes qu’on a trouvé, mais qu’on a finalement jeté comme de vulgaires cailloux. Cachoeira nous aide un peu, mais voyant que J ne décollerait pas d’ici sans son diamant, dans sa gentillesse extrême, il lui fait don d’un minuscule diamant tiré de son butin personnel. J était aux anges, on pouvait repartir.
La chaleur devient assommante, il n’y a pas deux pierres successives qui se présentent au pied dans la même direction, et surtout jamais à l’horizontale, comme les miettes d’un mille-feuilles géant laissé dans l’assiette par un enfant capricieux qui n’aime pas ça finalement. Sans la crème. On ne peut donc pas quitter le chemin des yeux, concentration permanente, les chevilles prennent cher. On passe devant les ruines d’un château (quelle idée ici) et d’une pousada-hapyy-hippie-yoga, où l’on peut remplir nos gourdes d’eau noire, même plus peur. On parlera capoeira avec Cachoeira – ça m’ira tant que ce n’est pas rima. Cach’ nous montre plein d’espèces de plantes au parfum délicieux et aux propriétés surprenantes. Sa préférée à lui étant celle qui fait planer. Il s’en est mis un demi bouquet dans le nez, le gentil rasta n’arrêtait plus de se marrer (peut-être que la potion magique du matin ne contenait pas que du café en fait), tandis que Léo essayait vainement d’accélérer la cadence du groupe pour rentrer avant la nuit…. D’autant qu’on approche d’un long passage dans l’obscurité: la traversée de la grotte!
Après quelques consignes de sécurité et une préparation psychologique rapide mais nécessaire, nous pénétrons en file indienne dans la grotte. À part qu’elle est toute noire et qu’on a dû y rester environ 1 heure, il n’y aurait pas de quoi écrire un roman dessus, ni se lancer dans une peinture rupestre. Ni même une photo. Sans surprise, les pierres sont tout aussi irrégulièrement disposées qu’en surface, mais dans le noir certaines perceptions s’amplifient, et le faisceau lumineux de la frontale n’éclairant que nos pieds. Sans paysage à admirer, la marche en mode commando nocturne en deviendrait cauchemardesque. Quant à perdre totalement un sens, ne serait-ce qu’un instant, c’est assez déstabilisant: on s’est tous assis en cercle, avons éteint nos lampes et nos mots pendant deux minutes. Moment suspendu qui nous parut durer des heures, où l’on prend conscience que le cerveau ne s’arrête jamais, les pensées défilent sans cesse. Et on a pensé à nos otages. Alors qu’on repart et qu’on commence à percevoir la lumière naturelle, le sentiment de liberté et de vie est émouvant. Aux larmes pour certains. On débouche sur le haut d’une falaise avec une vue au moins aussi belle que le panorama depuis le Morro di Pai Inacio, encore plus sauvage. Et sans les débiles qui se prennent en photo assis avec les pieds dans le vide. La fin sera un peu longue, d’autant que la nuit tombe assez vite, les derniers kilomètres dans l’obscurité totale seront difficiles.





On dîne dans un restau du Nordeste, on est parti sur un délicieux morceau de bœuf grillé, coiffé d’une banane langoureusement allongée sur sa purée de plantain. Mariage surprenant mais très heureux. On s’endort épuisé, des images de pierres cassées qui défilent sous nos pieds. heureux d’être rentré entier de cette journée acrobatique et en dehors des sentiers.