Barra e capoeira

Un matin qui commence moyen, c’est comme un escargot qui a marché dedans. Toute la journée sera impactée. Des tracasseries administratives de fin août qu’on appréhende de prendre dans les dents dès notre retour, ont décidé de s’inviter en cette belle matinée ensoleillée à Salvador. Un nuage au-dessus de la tête. 

On va à la plage de Barra, qui est petite et bondée comme une plage de Méditerranée. Il y a bien un ancien fort portugais plutôt charmant, des gamins qui plongent, et une eau claire comme dans les pubs du club med qu’on voit dans le métro, mais une fois qu’on a goûté aux plages vierges du Nordeste, on ne plonge plus dans le pédiluve…. D’autant que le plagiste essaye de nous faire payer le double. Pas à nous, pépère !

On me traîne dans un restaurant pour filles d’oligarques où je n’aurais jamais mis les pieds, mais certains estomacs ne sont prêts à entendre des objections budgétaires ni des considerations d’ordre social ou moral. C’était au final fort agréable et plutôt bon même. On va digérer l’addition vers le phare de Barra, alors qu’une agréable brise océane s’est levée. Les enfants retournent se baigner une fois de plus dans les petites criques, tandis que nous évoquons avec la direction la possibilité d’écourter la fin du séjour de quelques jours, en prévision des montagnes qui nous attendent à notre retour et qui commencent sérieusement à m’angoisser. Au final, on décide d’appliquer l’approche du dimanche soir. Tant pis pour la compta, jette la cigale d’un revers de main. 

On s’accorde quelques secondes de repos à l’appartement avant de tous repartir au fort de la capoeira, où le mestre Moraes a généreusement promis de partager quelques miettes de sa science avec nous, pauvres mortels. Une bonne partie du groupe semble avoir perdu confiance, refroidi par la journée de la veille. On retrouve avec plaisir mestre Banana, toujours avec la banane, et les plus motivés, pour ne pas dire les meilleurs d’entre nous, dans un cadre superbe de belles pierres et de plantes généreuses. On évoque la possibilité d’amener des plantes à notre cours, pour recréer un peu cette ambiance. On découvre une belle salle aux couleurs de l’école du mestre, et une douzaine de disciples extrêmement motivés qui, dans une concentration quasi-religieuse, mettent toute leur énergie dans le chant et leur instrument- c’en est presque assourdissant. Malgré le niveau sonore, assis depuis son trône, le mestre arrive à couvrir les instruments de sa voix tonitruante qui fait trembler les murs jusqu’au pain de sucre. Assis par terre, on contemple avec béatitude cette énergie si parfaitement canalisée, c’est impressionnant à vivre. Le respect remonte d’un coup. Il se lève et commence à marcher dans la salle, l’œil et l’oreille partout, lançant du doigt ou du pied des flèches redoutées pour corriger avec rigueur et sans ménagement les moindres écarts, dans une ambiance nord-coréenne. Le respect pour le leader est absolu ici. Puis, tel un prof de math, il commence à designer du regard les « volontaires » parmi nous qui vont avoir l’honneur d’entrer pour jouer. Tendu comme une corde de berimbau, on tremble tous. Après quelques minutes, il m’affecte à l’atabaque. Pas le plus dur des instruments, mais le plus important selon Banana. Je joue hyper concentré, les tempes trempées. 

Sans échauffement aucun, on enchaîne sur un cours d’Angola. C’est dur comme du yuka, les abdos et les triceps prennent très cher …. Et pas le droit à la moindre erreur ici! Le contremestre rajoute dans sa gingue des fioritures et des petits sauts de moineau délicats qui ressemblent étrangement à des pas de danse classique. Le ridicule n’ayant jamais tué, on s’y essaye ..

Avec beaucoup de hauteur et une humilité relative, le mestre nous explique qu’on ne peut jouer dans une roda qu’avec une ancienneté suffisante, autrement dit … pas pour nous! Et qu’il vaut mieux ne pas jouer d’un instrument que d’en jouer incorrectement. Je commence à mieux comprendre sa perception presque sacrée de la capoeira Angola, et la raison profonde pour laquelle on n’a pas touché aux instruments la veille. Au pays de la capoeira, cette approche élitiste est possible au milieu des dizaines d’écoles qui existent dans chaque ville. Mais cela ne tiendrait sans doute pas en Europe. C’est dit. 

Je ressors du cours épuisé, vidangé et dégoulinant, mais avec une pêche formidable, qui a définitivement effacé l’amertume d’hier et la morosité de la matinée. Merci grand mestre ! Je n’hésite pas à combiner avec assurance mes 7 mots de portugais au chauffeur de taxi, qui est persuadé que je comprends tout ce qu’il me raconte avec son enthousiasme d’enfant de 7 ans. Il a pris un truc lui. Ou bien il revient de son cours aussi. T et les enfants se marrent à l’arrière …

L’énergie du cours donne des ailes brésiliennes à T qui se lance dans la préparation de crêpes de tapioca. Grande réussite, dulce de leite, leite concentrado, coco râpé et une pincée de sel – on se régale comme après une journée en jeep dans le désert. 

Laisser un commentaire