La forteresse de Sachawama

Je me réveille avec un méchant mal de gorge en cette dernière journée de notre première période à Cusco. On fait les demi-valises pour 4 jours, et on se prend le traditionnel brunch du départ. Chacun ses traditions. 

On marche jusqu’au Christo blanco – je ne traduis pas – puis aux ruines de Sachawama, ou Saqsaywaman (pas shawarma!) – je ne présente pas – que l’on aperçoit depuis la place d’armes. La forteresse du XVe siècle, initié par Pachacutec – on ne présente plus – est proprement gigantesque. Dès l’arrivée on se retrouve nez-à-nez avec un mur constitué d’immenses blocs de pierre encastrés. Et je pèse mes mots – sans faire de jeux de mot: immenses et encastrés. Les blocs les plus lourds pèsent 200 tonnes! Pour donner un ordre de comparaison, la cloche la plus lourde de Notre Dame pèse 13 tonnes, les statues Moai de l’île de Pâques vont jusqu’à 80 tonnes.

Quelle nation aujourd’hui peut lever un chantier populaire pour construire un édifice d’une telle complexité et de surcroît au sommet d’une colline? Comment on monte, on taille et on encastre de tels blocs? J’essaye de sensibiliser les enfants au travail que représente un tel ouvrage, à observer, et à apprendre à s’interroger, eux qui font la mou pour 4 assiettes à laver. Ne serait-ce que la coordination d’un tel chantier qui a nécessité le travail de 20.000 hommes pendant 50 ans. Quand je vois les défis que posent le développement de logiciels par des équipes de 30 personnes, ce avec tous les outils d’AI qu’on a aujourd’hui…. Je me dis qu’on ferait mieux de réessayer sans les outils qui ramollissent le cerveau! A titre de comparaison, 36000 ouvriers ont travaillé sur le Chateau de Versailles et …. 300 (seulement?) pour monter la Tour Eiffel. 

Comme dans les autres palais Incas, chaque bloc est taillé dans une forme unique, et surtout parfaitement encastré avec les blocs mitoyens, ne laissant aucun espace entre eux. Toutes les arrêtes sont ensuite arrondies, donnant de loin à l’ensemble de l’édifice un aspect de lego gris un peu aléatoire, comme s’il avait été peint par Botéro. Les pierres ne sont pas polies, rendant la structure très difficile à escalader à main nue. Ça tombe bien parce que c’est interdit. 

Mettons nous un instant à la place du conquistador, pas le type le plus futé ou sobre d’un faubourg de Séville, enrôlé pour quelques pesos et qui se retrouve, sous son casque en fer un peu grand, dans son habit Renaissance, face à ce mur. Ou même Pizarro qui a dû rapidement prendre conscience de la difficulté de la lutte à venir. Comment affronter un peuple qui a réussi à concevoir et construire de tels édifices? Personnellement je serais reparti boire des cerveza et jouer du flamenco en Andalousie. Heureusement pour le roi, je ne suis pas Pizarro. 

Le mur extérieur forme une ligne brisée, probablement pour faciliter la défense de la forteresse.  Une fois franchi, un deuxième, puis un troisième mur complètent l’impressionnant dispositif défensif. Certaines entrées donnent sur des « marches en U », pas vraiment comme le guichet d’accueil à la mairie, mais un peu avec la même fonction. Peut-être. À vrai dire, on regrette de ne pas avoir Paloma avec nous. 

Quelques gouttes de pluie et un arc en ciel plus tard, on s’éloigne un peu pour admirer l’édifice de plus loin, et je vois un type en poncho et bonnet qui joue de la flûte sur la colline. Ça aurait pu être une chanson des Beatles ça. Je suis obligé d’aller à sa rencontre. Il se présente comme un chaman du nom de Shani (c’est mieux que Napoleon pour un chaman), il m’explique les 3 dimensions représentées par les 3 murailles (serpent, jaguar et aigle), les offrandes qu’il dépose sur le creux d’un rocher (coca, maïs, et …. bonbons haribo!), les feuilles de coca mâchouillées pour méditer, et la potion de 7 plantes macérées qu’il vend pour les articulations et .. les maux de gorge justement! Soit il a lu dans les feuilles de coca que j’avais mal à la gorge, soit ma voix cassée lui a montré la voie. J’achète sans hésiter. Puis je pars méditer en ce lieu saint, face aux Andes. Sans pouvoir expliquer pourquoi, le site invite à la spiritualité. Pendant ce temps, les enfants se cassent les fesses sur un toboggan naturel en pierre. 

On redescend par une rue piétonne très agréable qui mène à la place d’armes. Et encore des processions et des dizaines de fanfares sur toute la place qui pètent les oreilles et donnent aussitôt envie de remonter méditer. Je me traîne jusqu’à un bon restaurant à la présentation digne d’un livre de recettes de Cyrille – il doit avoir des ancêtres architecte à Cusco -, et plutôt bon marché, mais qui ne m’a pas fait baisser la fièvre pour autant. Pas plus que les herbes macérées de tonton Shani d’ailleurs. La nuit en bus va être sympa…

C’est Julio qui vient nous chercher avec 20 mn de retard pour nous emmener à la vieille gare routière. Il nous arrête devant une pharmacie, je fais tous les efforts pour tenter d’expliquer et de mimer mon problème mais devant les yeux ronds de la pharmacienne, je dois aller chercher Julio à mon secours. Au lieu de me vendre la boîte comme en France, elle me coupe des cachets à l’unité d’une plaque de médicaments. Dans un pays très libéral et sans sécurité sociale, cela peut se comprendre. En France, la sécu paye pour des boites de 20 qu’on doit ramener après qu’elles aient passé 2 ans dans un tiroir. Au fait, la secu c’est vous et moi ….

Peu de touristes dans cette gare, on devine que le bus a dû être tout confort à une époque, mais il est aujourd’hui un peu vieillissant. A n’en revient pas du confort, et sait déjà qu’il va passer la meilleure nuit de sa vie. La chance ….

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